Une page générée par IA se repère aujourd'hui à ses habitudes. Police Inter partout, dégradé violet-bleu, carte dans la carte, petit carré d'icône arrondi au-dessus de chaque titre : trois secondes devant une capture d'écran suffisent. Ni la lenteur ni les fautes de syntaxe ne trahissent plus la machine. C'est la répétition.
L'impression est mesurable. Le 13 août 2026, sept thèmes livrés ont été soumis à un critique design, avec une seule consigne : tout trouver, rien corriger. Il note sur 10. Six thèmes sont revenus à 6,5, un à 6, avec les mêmes défauts dans le même ordre. L'audit, publié le 22 août par Tailthemes, vaut surtout pour ce qu'il montre : ces tics forment un répertoire commun que personne ne mesure, et non des accidents isolés.
Impeccable et Hallmark : des règles qu'un script peut appliquer
Dans ce texte, « plancher » désigne le seuil minimal en dessous duquel une page ne doit pas être livrée, quel que soit le goût de chacun. Deux projets récents en font une procédure. Impeccable embarque 62 règles déterministes, c'est-à-dire qu'elles donnent toujours le même verdict sur la même page. Elles se lancent en ligne de commande ou via une extension de navigateur, sans modèle ni clé API. Le point compte : l'outil de contrôle ne dépend pas du système qu'il juge. Un modèle peut reproduire un tic, il ne peut pas discuter un ratio de contraste.

Hallmark, publié par Together AI, est un ensemble de consignes à donner aux assistants de code (Claude Code, Cursor, Codex). Il classe ses garde-fous en trois niveaux :
- Le « plancher », qui bloque toujours la livraison : contraste, focus clavier, mouvement réduit, faits inventés, mise en page mobile cassée.
- Les réflexes du modèle, ses raccourcis par défaut. Un projet peut les garder s'il le justifie par écrit.
- Les finitions de détail, qui n'empêchent jamais de livrer.
L'intérêt est dans ce tri. La plupart des briefs de style mélangent ce qui se négocie et ce qui ne se négocie pas, puis s'étonnent qu'on débatte d'un contraste insuffisant comme d'une question de goût.

0,027 L : quand le commentaire de code promet ce que la page ne tient pas
L'audit révèle aussi un décalage entre ce qu'un agent écrit et ce qu'il livre. Il rédige la justification d'un choix et la valeur correspondante séparément, et rien ne vérifie que la seconde tient la promesse de la première. Dans un thème, un commentaire affirmait que le fond se décollait du blanc pour faire ressortir les cartes. L'écart mesuré était de 0,027 L, soit 0,027 sur l'échelle de luminosité (L) de l'espace colorimétrique, qui va de 0 à 1. À cet écart, l'œil ne voit pas de différence, et la surface concernée couvrait 68 % du hero, la bannière d'ouverture. Le commentaire passe la relecture parce qu'il sonne juste. L'effet décrit n'existe pas à l'écran.
Les polices suivent le même schéma : six thèmes sur sept sont livrés sans un seul fichier de police, et cinq se contentent de déclarer la pile du système. Déclarer n'est pas livrer. Un brief ne sait pas fermer cet écart, alors qu'une règle exécutable le détecte en une seconde.
Le client conteste un gris : ce que change un protocole
Prenons un cas courant en studio. Le client trouve le texte gris « un peu fade » et demande plus de punch. Sans protocole, l'échange tourne à « je trouve ça daté » contre « je trouve ça élégant », et le plus insistant l'emporte. Avec une règle de contraste publiée, le studio répond par un ratio, et la discussion porte sur la valeur à retenir. Chaque règle se discute pièce par pièce, se versionne et s'audite. Le client peut en refuser une. Refuser une ambiance entière devient plus difficile.
La limite est nette : une checklist ne crée aucune hiérarchie visuelle. Elle écarte une famille de fautes, pas la question du propos, de l'ordre de lecture ou de ce qu'on choisit de ne pas montrer. Hallmark le reconnaît implicitement en gardant un relecteur qui découvre la page sans contexte pour trancher au final. Le pari est donc utile, mais insuffisant seul, et il serait faux d'y voir un substitut au jugement d'un designer.
Autre fragilité, commerciale cette fois : si tous les studios installent les mêmes détecteurs, « nous contrôlons la qualité » devient un argument interchangeable en quelques mois. Ce qui se copie moins vite tient à la partie non cosmétique : le ton, la densité, les composants réellement livrés, et la liste de ce qu'un studio refuse de faire.
Cinq vérifications à faire soi-même sur un site
Pour qui hésite sur son propre site, inutile de demander une esthétique. Il suffit de demander les règles, puis d'en tester cinq en une minute : contraste réel des textes gris, focus clavier visible, respect de prefers-reduced-motion (la préférence système qui réduit les animations), police effectivement servie par le site, composants annoncés et réellement livrés. Aucune ne demande de goût, et chacune sépare une intention d'un résultat.
Corriger ces défauts ne revient pas à concevoir : on obtient une page défendable, ce qui est déjà plus rare qu'on ne le croit. Le travail se déplace vers la rédaction du protocole, un document qui se relit, se conteste et s'amende.
Reste une inconnue : il n'existe encore aucune norme commune, seulement deux projets aux catalogues différents, tous deux actifs et documentés au 27 octobre 2026. Les studios accepteront-ils de publier leurs règles, et les clients d'exiger l'audit ? On ne le sait pas.
