Sur la page de paiement, un champ « numéro de téléphone » n'a pas d'étiquette associée. Un lecteur d'écran l'annonce comme « champ de saisie », sans plus. À l'audit, le critère échoue, et le parcours d'achat entier passe sous le seuil AA, même si le reste du site est irréprochable et si la plupart des utilisateurs concernés parviennent à commander. C'est ce verdict binaire que le brouillon de WCAG 3.0 (Web Content Accessibility Guidelines), mis à jour le 10 septembre 2026 par la W3C (World Wide Web Consortium), cherche à remplacer.
Le chantier traîne depuis 2021. Cette fois, le modèle de conformité, la partie la moins avancée jusque-là, est assez détaillé pour qu'on puisse le critiquer sur pièces. Les agences qui vendent de l'accessibilité et les acheteurs qui l'exigent ont donc de quoi s'inquiéter.

Vingt-cinq ans de tout-ou-rien
Depuis 1999, les WCAG fonctionnent par critères de succès : chacun est réussi ou raté, et le niveau AA suppose de tous les réussir. L'audit y gagne en clarté, et le client en reçoit un mot simple, « conforme » ou « non conforme ». Mais ce mot dit peu de l'usage réel, et le champ sans étiquette de tout à l'heure pèse autant qu'un site entièrement inutilisable au clavier.
Une note sur quoi, au juste ?
Le brouillon s'organise en quatre niveaux : des guidelines (objectifs rattachés à un besoin utilisateur), des outcomes, des methods et des how-to guides (documentation narrative sur le contexte d'usage). Deux d'entre eux comptent pour qui doit auditer ou facturer :
- Outcomes (« résultats ») : des énoncés testables formulés du point de vue de l'utilisateur, par exemple « l'utilisateur dispose d'alternatives pour les médias temporels ». C'est sur eux que porte l'évaluation.
- Methods (« méthodes ») : les techniques pour y parvenir, avec exemples de code et consignes de test, selon la technologie employée.
Ce que le brouillon note, ce sont donc des degrés de réussite sur ces outcomes, pour un périmètre testé. Il introduit un niveau de conformité unique, entouré de paliers de reporting nommés bronze, silver et gold. Dans l'esprit du texte, un site qui atteint le minimum n'est plus mis dans le même sac qu'un site qui va nettement plus loin. La formule du score n'est pas figée : la W3C demande des retours sur cette approche et sur un modèle alternatif. À ce stade, personne ne peut donc dire à quoi ressemblerait un « 72 sur 100 ».
Ce que devient la plaquette « 100 % conforme »
Un audit « conforme AA » décrit un site à une date donnée, sur un périmètre donné. La logique de WCAG 3 demande plutôt jusqu'où ça fonctionne, pour qui, sur quels parcours : tunnel de commande, connexion, formulaire de contact. Une agence qui livre un site ne remettrait plus un certificat, mais un état des lieux daté, avec les points bloquants et le calendrier de correction. C'est plus honnête, et plus long à expliquer à un client pressé.

En France, c'est encore WCAG 2.x qui engage
Le brouillon le répète : WCAG 3.0 reste incomplet, changera encore substantiellement et ne remplace pas WCAG 2.2. La W3C recommande de continuer à respecter les niveaux A et AA de WCAG 2.2 pendant tout le développement. Côté français, le RGAA (Référentiel général d'amélioration de l'accessibilité), maintenu par la DINUM (direction interministérielle du numérique), reste construit sur les WCAG 2.x. La directive européenne sur l'accessibilité des produits et services, applicable depuis juin 2025, renvoie elle aussi à cette famille de critères. Pour un appel d'offres public ou un site exposé à la loi, rien ne change en 2026. Promettre « WCAG 3 » dans un contrat reviendrait à s'engager sur un texte qui n'existe pas encore sous forme définitive.
Le nouveau cadre vise aussi plus large que la page web : applications, outils, publication, technologies émergentes, avec une meilleure prise en compte du handicap cognitif.
Que changer dès maintenant dans un contrat
Garder WCAG 2.2 A/AA (et le RGAA quand il s'applique) comme socle contractuel. Décrire à côté les parcours critiques (achat, connexion, contact) avec les tests réalisés, ce qui prépare une évaluation par résultats sans rien promettre de plus. Prévoir des cycles de test, correction et nouveau test plutôt qu'une passe unique avant la mise en ligne. Et se méfier des outils automatiques : ils repèrent une partie des défauts, mais pas la gêne d'un utilisateur qui tente réellement de payer.
Ce qui reste ouvert
Trois points restent sans réponse : la date à laquelle WCAG 3 deviendra opposable, le modèle de score qui survivra aux commentaires publics, et la place que lui feront les textes européens et le RGAA. Un acheteur public acceptera-t-il un jour un rapport qui dit « 78 % des outcomes atteints » à la place d'un « conforme » ? La réponse dépendra de la rédaction des prochains référentiels, pas du brouillon de septembre.
