Horizons · 01
Des entreprises vendent des chatbots qui répondent à la place d'un proche décédé
Le matériau de départ tient dans un téléphone : un export de conversation de quatre ou cinq ans, quelques milliers de messages, une poignée de photos, deux ou trois messages vocaux conservés par hasard. Cela suffit pour qu'un grand modèle de langage, le programme statistique qui se trouve derrière ChatGPT et prédit la suite la plus probable d'une phrase, apprenne à répondre avec les tics d'une personne. Il reprend ses abréviations, sa manière de commencer par « bon », les blagues qu'elle répétait, l'orthographe qu'elle n'a jamais corrigée.
Pendant longtemps, cette reconstitution est restée un bricolage de geek endeuillé. C'est devenu un service commercial : on envoie les traces numériques d'un proche, l'entreprise renvoie un chatbot, parfois un avatar doté de sa voix. Le deuil rejoint ainsi les produits à abonnement, avec ce que cela implique : un client doit revenir pour que le service continue d'exister.
Ce que vendent ces entreprises
La californienne You, Only Virtual promet des répliques qui apprennent, évoluent et se souviennent, « comme une vraie relation ». La société re;memory produit des avatars réalistes à partir de photos et d'enregistrements vocaux. Les sources consultées ne donnent aucun prix d'abonnement, ni la durée pendant laquelle les messages envoyés sont conservés, ni le nombre total de services de ce type : seuls ces deux-là y sont nommés. Pour qui envisage d'y recourir, la seule façon de savoir combien on paiera et combien de temps les messages d'un proche seront gardés est de lire les conditions d'utilisation, ce que peu de gens font avant d'envoyer des souvenirs.

Techniquement, il n'y a pas de miracle. On ne fabrique pas une conscience avec un export WhatsApp. Deux méthodes existent. La première consiste à reprendre un modèle déjà entraîné et à le réentraîner brièvement sur les messages du défunt, jusqu'à ce qu'il en adopte le style. La seconde laisse le modèle intact et lui fournit l'export comme un classeur : à chaque question, le programme y cherche les passages proches et s'en sert pour répondre. Dans les deux cas, le résultat imite une manière d'écrire. Le chatbot ne se souvient de rien, il retrouve des passages, et il ne comprend pas l'ironie familiale, il en reproduit la fréquence.
L'étude qui contredit les intuitions
Une équipe de l'université du Colorado a fait tester deux versions d'un même chatbot à seize personnes de 22 à 50 ans ayant perdu un proche, pendant une vingtaine de minutes chacune. L'une parlait à la première personne, comme si elle était la personne morte, l'autre parlait d'elle à la troisième personne. La version « réincarnation » a été préférée et jugée plus réconfortante, y compris par des participants venus sceptiques. « Beaucoup sont arrivés en pensant que ça pourrait faire du mal, et sont repartis en disant : finalement, c'était supportable, je pourrais recommencer », résume l'un des auteurs, Jed Brubaker.
Le périmètre reste étroit : seize personnes, vingt minutes, un chatbot de texte et non un avatar vocal. Les participants disent d'ailleurs craindre une dépendance à long terme. L'étude mesure un effet immédiat et ne suit aucun deuil sur trois ans.
La démo tient deux heures, le deuil dure des années
La productrice radio Rebecca Nolan a construit le chatbot de son père à partir de ses propres enregistrements, des histoires qu'il avait laissées pour ses filles. Elle savait que ce serait faux et voulait vérifier. Après deux heures de conversation avec ce qu'elle appelle le « dad bot », elle a fini en larmes, à hurler sur un programme qui venait de lui rappeler qu'il n'était qu'un programme. Les sources consultées ne permettent pas de dater précisément l'expérience ni de dire où elle a eu lieu.

« Je suis un écho, une imitation, pas la vraie chose. »
C'est la phrase du chatbot, et elle est plus juste que prévu. Depuis, dit Nolan, son père vit dans ChatGPT : pour lui parler, il faut ouvrir l'application. La conversation imaginaire qu'elle entretenait avec son souvenir, celle que beaucoup de gens poursuivent en silence, a migré vers un service. Elle parle de confiscation.
Ce que la loi dit des morts et de leurs données
Le RGPD (règlement général sur la protection des données), applicable depuis 2018, exclut les personnes décédées. C'est le considérant 27, un passage du préambule du texte, qui le précise et laisse aux États membres le soin de légiférer. En France, l'article 85 de la loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978 permet aux héritiers d'exercer certains droits sur les données d'un défunt, et à chacun de laisser de son vivant des directives sur leur sort après sa mort. Cela couvre les données, pas les voix reconstituées.
Rien de tout cela ne dit qui peut fabriquer une voix. Le droit à l'image et les droits de la personnalité s'éteignent en principe au décès. Les proches peuvent agir pour protéger la mémoire du défunt, sans pouvoir consentir à son clonage. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle impose d'identifier les contenus générés, ce qui couvre une voix synthétique diffusée publiquement. Une conversation privée entre un client et son chatbot n'est pas une publication, et le texte ne la vise donc pas.
À quoi ressemblerait un statut du défunt numérique
La proposition circule dans la littérature juridique, mais les sources consultées n'en nomment ni l'auteur ni la date. Elle repose sur le consentement explicite, donné de son vivant, comme seule base légale : aucune présomption, aucune case cochée par un proche à la place du mort. Les proches auraient en plus un droit de refus, qui leur permettrait de faire cesser une simulation, et plus seulement de réclamer des données. À chaque session, le chatbot devrait dire qu'il est une simulation, au lieu de le mentionner une fois dans des conditions générales que personne n'ouvre. Le texte prévoit aussi une suppression programmée des données plutôt qu'une conservation perpétuelle au nom du « lien », et interdit toute relance commerciale adressée à une personne en deuil.
La greffe d'organes sert souvent de comparaison. En France, chacun est présumé donneur sauf refus exprimé de son vivant : c'est ce qu'on appelle un opt-out, un système où l'on est inclus par défaut tant qu'on n'a pas dit non. Pour une voix, ce schéma ne tient pas, car le silence d'un mort ne vaut pas accord et il ne pourra plus jamais être levé. Dans cette logique, l'interdiction serait la règle de départ.
Ce que la simulation fait au travail du deuil
Le deuil est un travail. On continue de parler intérieurement à quelqu'un qui n'est plus là, et cette conversation se transforme avec le temps. Le chatbot fournit des réponses là où il n'y en avait plus, et le vivant n'a plus à formuler lui-même ce qu'il aurait voulu entendre.
Une participante de l'étude dit pourtant avoir trouvé une forme de clôture en parlant au chatbot de sa mère. Chez Nolan, le même outil a produit l'effet inverse. Ce qui distingue les deux cas tient à ce que chacun attend d'un mort : une réponse, ou le droit de ne plus en attendre.
La psychologue Elaine Kasket, du Centre for Death and Society de l'université de Bath, s'intéresse à l'économie de ces services. Selon elle, ils partent d'un renversement : on traite comme un défaut ce qui est une étape normale.
Le deuil normal est transformé en problème pour qu'on puisse vous vendre la solution.
Le point économique est précis. Une entreprise qui facture au mois a intérêt à ce que le chatbot reste crédible et à ce qu'on revienne. Le deuil, lui, avance en s'effaçant. Les deux logiques ne vont pas dans le même sens, et rien n'oblige aujourd'hui un vendeur de présence à arbitrer en faveur du client.
Reste ce qu'on ignore. Aucune étude longitudinale sérieuse n'existe sur ces conversations, les entreprises ne publient pas de données d'usage, et les premiers témoignages, comme celui de Nolan, arrivent après coup. On ne sait donc pas encore ce que dix ans d'échanges avec un défunt reconstitué produisent sur une famille.
