← Horizons

Horizons · 07

Le hasard est devenu un produit de luxe

Google AI Overviews, Perplexity, agents de réservation : la couche qui répond remplace la page qu'on traversait. Aux États-Unis, 65 % des adultes voient déjà des résumés IA dans leurs recherches, 20 % les jugent très utiles. La découverte fortuite y perd son terrain, et l'on ne sait pas encore qui pourra se la payer.

Trois mots tapés, une page de forum abandonnée en 2006, un lien suivi par curiosité, et l'on terminait ailleurs. Ce détour ne figurait au cahier des charges d'aucun moteur : il venait d'un web mal indexé, où les résultats mêlaient le très bon et le très inutile. La couche qui répond aujourd'hui (résumés générés comme les AI Overviews de Google, moteurs de réponse comme Perplexity, agents qui exécutent une tâche) a été construite pour l'éviter.

Les chiffres du Pew Research Center (centre de recherche américain sur l'opinion publique) donnent l'ampleur du phénomène. Dans une enquête publiée le 1er octobre 2025, 65 % des adultes américains déclarent croiser au moins parfois des résumés IA dans les résultats de recherche, dont 45 % souvent ou très souvent. Seuls 20 % les jugent très utiles, et 46 % n'ont que peu ou pas de confiance en eux.

Reste à savoir ce que ces chiffres prouvent. Ils établissent que les résumés sont partout et que le public les accueille avec réserve. Ils ne disent rien de ce qu'on découvre ou non : personne n'a interrogé ces 5 153 personnes sur les pages qu'elles n'ont pas ouvertes. Le lien avec la perte de hasard est une hypothèse de rédaction, appuyée sur la mécanique des outils plutôt que sur une mesure. Un résultat de recherche orientait, un résumé conclut. Entre les deux, on ouvrait trois pages, on tombait sur un terme voisin, on révisait sa question. La réponse rapide gagne du temps et ferme cet espace.

La sérendipité n'a jamais été une fonctionnalité

Le mot date de 1754. Horace Walpole, écrivain et homme politique britannique, le forge à partir du conte persan des trois princes de Serendip, qui trouvent par accident ce qu'ils ne cherchaient pas. La définition d'origine tient en deux termes, et l'on n'en retient souvent qu'un : l'accident, et la sagacité, c'est-à-dire la capacité à remarquer ce que l'accident a mis sur la route. Le hasard seul ne produit rien.

Le web des années 2000 en fournissait sans l'avoir voulu : index incomplets, sites qui mouraient sans prévenir, résultats en vrac. Cela coûtait du temps, des impasses et déjà de la désinformation, et cela rapportait des trouvailles. L'idée avait même des ancêtres revendiqués : le Memex de Vannevar Bush (1945) et ses « sentiers associatifs » devaient tisser des liens imprévus entre documents. Améliorer l'index, c'est mécaniquement rétrécir ce terrain-là.

Le hasard est devenu un produit de luxe — illustration 2

Mesurer la surprise, c'est déjà la réduire

La recherche en recommandation a tenté de la récupérer. Un article de 2025 dans la revue Electronics (éditions MDPI) décrit un système qui intègre un score de sérendipité, combinant nouveauté, imprévisibilité et pertinence. L'intention est louable : sortir des listes qui répètent les mêmes titres.

Mais un moteur qui maximise un score de nouveauté apprend à fabriquer ce qui y ressemble : un genre voisin, un auteur adjacent. Les rangées « Parce que vous avez regardé… » de Netflix procèdent ainsi, en glissant un titre inattendu parmi les prévisibles. Même modèle de vous, un paramètre d'aléa en plus. Et un système peut choisir de ne pas vous montrer ce qu'il croit que vous aimez ; il ne peut pas vous montrer ce qu'il ignore de vous.

L'agent fait ce que vous demandez, pas ce que vous auriez aimé trouver

Les agents ne cherchent pas, ils exécutent. Confiez à un agent de réservation « un hôtel calme à Lisbonne, moins de 150 euros » : il compare, réserve, confirme. Sa qualité se mesure au nombre d'étapes économisées, et la question de départ n'a aucune raison d'être remise en cause en chemin. Pour lui, l'ambiguïté est un défaut à corriger ; pour qui découvre, c'était la matière première.

Côté économie, le web ouvert vivait du clic et du lien, et des pages que l'on ne faisait que traverser avaient une valeur. Les moteurs de réponse raccourcissent ce trajet. La plateforme qui répond gagne ; blogs, archives et sites intermédiaires perdent leur audience de passage. Rien de moral là-dedans : c'est l'effet direct du modèle.

Les filtres ont aussi du bon : le web non filtré, c'est du bruit, des arnaques, du harcèlement et des contenus toxiques calibrés pour l'attention. Quant à l'inégalité, elle tient à une évidence : flâner demande du temps, une bonne connexion, la patience de tomber sur des choses inutiles. Aucune donnée citée ici ne mesure cet écart. C'est une hypothèse éditoriale, mais difficile à écarter.

Deux façons d'habiter le web

Deux usages s'éloignent. Dans le premier, tout est filtré : réponse unique, recommandations personnalisées, agents qui trient le courrier et les achats. Dans le second, on garde des îlots non optimisés, souvent coûteux en temps ou en argent.

Le hasard est devenu un produit de luxe — illustration 3
  • Les flux en ordre chronologique : RSS (Really Simple Syndication), newsletters, listes de diffusion.
  • Les sites qui montrent la même page à tout le monde, sans personnalisation.
  • Les archives, bibliographies et notes de bas de page, qui mènent ailleurs que vers le même domaine.
  • La librairie, la bibliothèque, la conversation.

Ce clivage recoupe-t-il le revenu ? Probablement en partie, puisque le temps non optimisé est mal réparti et qu'une vie filtrée coûte moins cher à mener. Faute de chiffres, on s'en tiendra à l'hypothèse. Elle justifie néanmoins le titre : si la découverte fortuite devient un effort délibéré, elle a un prix.

Ce que cela change pour un site, et pour ceux qui le lisent

Une page écrite uniquement pour répondre à une requête devient interchangeable, puisque c'est la réponse qui est consommée, pas la page. Celles qui produisent encore de la découverte s'atteignent de biais : archives, séries, index, contenus qui construisent un voisinage au lieu de viser un mot-clé.

Pas question d'abandonner le référencement ni la clarté. Mais un site qui ne propose que des réponses se fait résumer ; celui qui offre des parcours (liens vers d'autres articles, séries, index lisibles) donne une raison d'y entrer et d'y rester. La structure des pages décide de ce que le visiteur croisera.

Ce qu'on ne sait pas encore

On ne sait pas si la sérendipité fabriquée par les systèmes de recommandation fonctionne à grande échelle, ni si le public la réclame. L'enquête du Pew suggère plutôt une demande de fiabilité : des résumés sourcés, utiles, moins envahissants.

Il faut pourtant trancher : la vitesse n'a pas besoin d'être défendue, elle s'impose toute seule. C'est le détour qui demande une décision. Pour un site comme pour un lecteur, garder des endroits où l'on peut tomber sur autre chose relève du choix de méthode, et il vaut mieux le faire avant que l'habitude ne l'efface.

Partager