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« AIdeology » : et si l'IA vendait surtout une croyance ?

Un géographe de Trinity College Dublin a forgé le mot « AIdeology » pour décrire l'IA comme un système de croyances, et pas seulement comme un outil. Sa thèse, publiée dans la revue Antipode, rejoint l'analyse de 14 textes de dirigeants du secteur : elle mérite d'être lue, et discutée.

« AIdeology » : le mot est né en 2025 sous la plume du géographe Federico Cugurullo, de Trinity College Dublin. Il désigne l'idée que l'intelligence artificielle (IA) ne livre pas seulement des réponses, mais une façon de classer ce qui est moderne, utile ou dépassé. Le terme est volontairement provocateur. Il vaut surtout par ce qu'il oblige à regarder : le discours qui entoure les outils, et ceux qui le tiennent.

AIdeology : un mot pour trois promesses

Dans la revue Antipode, Cugurullo avance que l'IA est devenue un système de croyances qui façonne ce que la société range sous les mots progrès, durabilité, voire humanité. C'est sa thèse, et elle reste à débattre. Il la décline en trois récits.

  • L'IA sauverait la planète. Les centres de données, l'extraction de minerais et les déchets électroniques disparaissent du tableau.
  • Des robots et des assistants sont présentés comme quasi conscients, donc plus fiables qu'ils ne le sont. C'est le mythe de l'IA devenue humaine.
  • Dernier récit, la fin du travail, et du capitalisme avec lui. Pendant ce temps, les « ghost workers », ces travailleurs invisibles qui entraînent et maintiennent les modèles, touchent des salaires de misère.

Cugurullo résume : « L'AIdeology peut nous vendre des rêves de progrès tout en dissimulant l'exploitation, des personnes comme de la planète. » Aucune promesse n'est fausse en soi. Mais prises ensemble, elles composent une histoire cohérente qui rend l'inaction acceptable et le débat superflu.

Le produit caché de l'IA, c'est une idéologie — illustration 2

Les risques sont cités en préambule, puis la solution proposée est toujours plus de technologie.

Quatorze textes de patrons de l'IA passés à la loupe

Un préprint publié sur arXiv en septembre 2025 s'attaque au discours des dirigeants. Son auteur, Héctor Pérez-Urbina, analyse 14 textes signés entre 2017 et 2025 par des fondateurs, investisseurs et responsables du secteur. Il y décrit une « Techno-Supremacy Doctrine », soit une doctrine de la suprématie technologique : une confiance excessive dans la capacité des machines à régler des problèmes sociaux complexes.

Le discours se polarise nettement après le lancement de ChatGPT : la promesse utopique et le « progrès inévitable » deviennent la norme. Le procédé le plus fréquent consiste à reconnaître les risques d'entrée, puis à proposer davantage de technologie. Le risque n'est pas nié, il sert de rampe de lancement. L'élite du secteur ne parle pas d'une seule voix, l'étude le précise. Mais la tendance dominante est celle-là, et elle irrigue la presse, les budgets et les politiques publiques.

Reste à relativiser : un préprint n'a pas été relu par des pairs, un seul auteur a constitué et lu le corpus, et quatorze textes ne font pas une industrie. Un dirigeant optimiste n'est pas forcément un idéologue, et les défenseurs de l'IA objecteront que promettre est le métier de tout fondateur. La thèse se discute, mais l'objet d'étude, lui, est bien réel.

Neutre, la machine ? Les chiffres disent autre chose

  • Un modèle entraîné sur des textes hérite des cultures qui les ont écrits. Des travaux de Nature Human Behaviour montrent des tendances culturelles différentes selon la langue utilisée. La neutralité tient du réglage commercial, pas de la propriété technique.
  • Entre la vidéo de démonstration et l'usage quotidien, il y a des années d'ingénierie, des coûts de calcul et des cas limites que personne ne filme.
  • Une fonctionnalité IA ne supprime pas un métier du jour au lendemain : des tâches disparaissent, le métier se recompose, souvent autour de ce que la machine ne sait pas faire.

Le plus coûteux se joue ailleurs. Quand le progrès est présenté comme inévitable, demander « veut-on vraiment de ça ? » passe pour de la naïveté, et le débat se referme avant d'avoir eu lieu.

Qui règle les curseurs pour ceux qui apprennent avec l'IA ?

Celui qui apprend à écrire, coder, dessiner ou chercher avec un assistant en absorbe une définition du « bon » travail, du « bon » style, de la « bonne » réponse. Ce sont les réglages par défaut de l'outil, fixés par quelques entreprises. Répétés chaque jour, ils finissent par passer pour des évidences. Pour un site, un studio ou une équipe, la question est concrète : que garde-t-on de ses propres critères, et que délègue-t-on sans y penser ?

Le produit caché de l'IA, c'est une idéologie — illustration 3

Cugurullo précise que ses travaux ne sont « pas nécessairement anti-IA ». Il demande de décider quel type d'intelligence et quel futur on veut construire, et donc qui conçoit, qui gouverne, qui profite.

On teste les modèles sur leurs scores. Personne ne publie de benchmark pour les valeurs qu'ils installent.

Le mot « idéologie » est peut-être trop large, et l'étude sur les dirigeants trop étroite pour trancher. Mais le constat tient : les outils arrivent avec un récit, et ce récit est écrit par ceux qui les vendent. Mieux vaut le lire comme on lit une brochure commerciale, avec un crayon et des questions, que l'adopter avec l'outil.

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