En trois semaines, plus d'un million de personnes ont cliqué sur un bouton LinkedIn qui ne sert qu'à une chose : signaler un texte comme généré par une intelligence artificielle (IA). L'option s'intitule « semble être du slop IA ». Le « slop », c'est ce flot de contenus produits en masse, propres, tièdes, signés de personne. Un million de signalements, ce n'est plus une impression : c'est un volume de plaintes qu'une plateforme ne peut pas ignorer, et que d'autres peuvent chiffrer.

La « dead internet theory » — l'idée que le web serait peuplé de machines qui se répondent entre elles — relevait de la théorie de comptoir, née dans les cercles techniques à la fin des années 2010. Elle a désormais des courbes à l'appui, discutables mais difficiles à écarter. Le patron de Pangram, société qui vend de la détection de textes IA, juge d'ailleurs le web « dangereusement proche » de ce scénario, dans un entretien accordé à TechCrunch. Il vend son produit, on le lit donc avec cette réserve. Les chiffres, eux, viennent d'ailleurs.
Ce que disent les chiffres, et ce qu'ils ne disent pas
Premier chiffre, le plus parlant parce qu'il mesure un effet : sur LinkedIn, les contenus classés comme générés perdent 40 % de vues. La défiance pèse donc sur la diffusion, et pas seulement sur l'humeur des commentaires.
Deuxième repère, côté trafic. Selon Cloudflare, le trafic attribué aux agents d'IA a dépassé celui des humains en avril 2026, et les robots représentaient 61,9 % des requêtes de recherche fin août. Attention : une requête n'est pas un lecteur. Ces robots explorent le web pour alimenter des assistants, ils ne « lisent » pas à la place de quelqu'un.
Troisième repère, côté contenu. Le Pew Research Center a collecté 10 000 pages en juillet 2026 : 10 % montrent des signes forts d'écriture par IA, contre environ 2 % cinq ans plus tôt. Ce sont des signes, pas des preuves, puisqu'ils reposent sur des outils de détection imparfaits. Quant aux 35 % de nouveaux sites « générés ou assistés » avancés par des chercheurs de l'Imperial College London, de Stanford et de l'Internet Archive, ils proviennent d'une étude pas encore validée par des pairs. À prendre comme un ordre de grandeur, pas comme un état civil.
Quand produire ne coûte presque rien, le volume ne prouve plus rien
Réécrire un texte, générer une illustration, publier cent pages cohérentes : quelques secondes, quelques centimes. Le volume cesse donc d'être un signe de sérieux. Ce qui prend de la valeur, c'est de pouvoir dire d'où vient un contenu et qui s'en porte garant. Une couche technique se monte pour cela : watermarks (marques invisibles), signatures, détection à la demande, et un standard de provenance, le C2PA (Coalition for Content Provenance and Authenticity).
Le volume ne prouve plus rien ; l'origine, si.
Les investisseurs ont compris le message. Pangram a levé 9 millions de dollars et travaille avec Substack pour signaler aux lecteurs quels auteurs écrivent avec une IA. La confiance devient un service qu'on facture.
Le bouton ne règle rien, et la détection se trompe
Un bouton de signalement soulage la plateforme et lui offre une bonne presse. Il ne restaure aucune confiance : la modération passe simplement à la foule, sans que personne ne pilote ce qu'elle décide. Une démonstration d'activité n'est pas une politique éditoriale.
La détection, elle, produit des faux positifs. Un détecteur qui se trompe ne perd rien ; la personne accusée à tort, si. Une candidate dont la lettre est jugée « trop propre », un étudiant soupçonné sur un score, une chercheuse dont l'article est étiqueté : tous doivent prouver un négatif. Et la question posée est mal formulée. Savoir quelle part d'un contenu a été assistée est plus utile, et bien plus difficile, que de trancher entre « IA » et « humain ».

Un web faux-heureux
Le slop n'est pas seulement laid. Il est lisse, consensuel, optimisé pour plaire, ce qui le rend rentable. Les chercheurs de l'Imperial College London, de Stanford et de l'Internet Archive ont comparé des sites archivés : l'écriture en ligne devient « assainie et artificiellement joyeuse ». Le score de sentiment positif des sites générés par IA dépasse de 107 % celui des sites humains, et les sites assistés par IA présentent une similarité sémantique supérieure d'environ 33 %. Les deux mesures viennent d'analyses automatiques de texte, avec les limites que cela suppose, mais la tendance est nette.
Le slop ne ment pas forcément sur les faits. Il gomme les reliefs : tout y est intéressant, aligné, positif, et plus rien ne se distingue.
Horizons : la provenance sera un surcoût, pas un réflexe
On peut rêver d'une provenance aussi banale que le HTTPS, le cadenas qui sécurise nos connexions : gratuite, invisible, universelle. Rien n'indique que cela arrive. Le HTTPS protège une connexion, une machine peut le faire seule. Attester qu'un texte a été écrit par une personne suppose des processus, des identités vérifiées, des outils d'édition qui jouent le jeu. Cela coûte du temps, donc de l'argent.
La conséquence la plus probable est celle d'un web à deux vitesses. D'un côté, les contenus qui justifient la dépense : contrats, enquêtes, images sensibles, marques qui vivent de leur crédibilité. De l'autre, un flux immense, agréable et gratuit, sans origine. Le label « 100 % humain » deviendra en partie un sticker marketing, et les acteurs solvables s'en saisiront d'abord. Personne n'a envie de présenter ses papiers pour faire défiler son fil.
Pour qui gère un site, une marque ou une newsletter, la leçon est concrète. Montrer qui écrit, comment, avec quels outils et quelles sources protège mieux qu'une pastille. Mieux vaut le faire avant qu'on le demande : dans un web saturé, la transparence fait partie de la méthode.
Pendant trente ans, on a cherché à gagner de l'attention. Elle reste limitée, mais un nouveau passage obligé est apparu : prouver d'où l'on parle. Ce n'est pas la désinformation qui occupera la prochaine décennie du web, c'est la provenance.
