← Horizons

Horizons · 23

Quand l'IA n'aura plus de sujet de conversation, il sera trop tard

On ne parle plus de l'électricité ni du smartphone : ils sont devenus le fond de nos journées. L'intelligence artificielle prend le même chemin, et le silence qui s'installe arrange surtout ceux qui en tirent profit.

Dans un TGV Toulouse-Paris, quelqu'un lève les yeux de son écran : « Y a plus de réseau. » Personne ne s'étonne, personne ne demande de quel réseau il s'agit. La phrase sonne comme « y a plus de lumière ». Le smartphone est passé de l'événement à la condition de départ, et l'on ne s'en est pas aperçu. L'intelligence artificielle est en train de suivre le même chemin. Ce qui se joue n'est pas le moment où elle sera partout, mais ce qu'on aura cessé de lui demander d'ici là.

Une infrastructure, c'est ce qu'on ne commente plus

Une technologie dont on ne parle plus parce qu'elle fonctionne a changé de statut. L'analyste Om Malik décrit ce mouvement à propos de l'IA : le smartphone a mis environ dix ans à passer du bouleversement au décor, avec un plateau perceptible dès 2013-2015, quand les progrès d'une année sur l'autre sont devenus trop minces pour alimenter la conversation. Pour l'électricité, la durée dépend de ce qu'on mesure, des premiers réseaux urbains des années 1880 à l'équipement généralisé des foyers au milieu du XXe siècle : plusieurs décennies, en tout cas.

Le vocabulaire a suivi. On ne dit plus « j'utilise Internet » mais « je n'ai pas de connexion ». Ce qui relevait du choix relève désormais du prérequis. C'est confortable pour la technologie. Beaucoup moins pour ceux qui voudraient encore discuter de ses conditions.

L'électricité, un modèle qu'on cite sans le lire

Les industriels de l'IA adorent la comparaison. Dire « nous sommes l'électricité de demain », c'est demander qu'on les traite en commodité plutôt qu'en produit, donc qu'on les discute moins. Or l'électricité n'est pas devenue une infrastructure par la grâce de son utilité : des opérateurs, des régulateurs, des obligations de service, une norme commune. En France, il a fallu la nationalisation de 1946 et la création d'EDF pour en faire un service public. Les industriels retiennent l'image, jamais le cahier des charges.

Reste la matière. Les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures (TWh) en 2024, soit près de 1,5 % de l'électricité mondiale. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) projette un doublement vers 945 TWh d'ici 2030, soit à peu près la consommation annuelle actuelle du Japon. Les États-Unis et la Chine concentrent près de 80 % de la hausse. Pendant que la conversation publique se vide, la facture énergétique double : l'IA n'est pas devenue invisible, elle a simplement déménagé, loin des regards.

Le smartphone offre le même précédent. Plus personne n'en discute, et pourtant l'énergie, les minerais et l'obsolescence qu'il exige n'ont jamais pesé aussi lourd. Moins on en parle, moins on regarde ce qui le soutient.

Le jour où l'on cesse d'en parler : comment une invention devient notre environnement — illustration 2

Un réseau public d'un côté, une pile privée de l'autre

Le réseau électrique appartient, d'une manière ou d'une autre, à la collectivité. La pile de l'IA, elle, est une propriété privée : une poignée de laboratoires, de fabricants de puces et d'exploitants de centres de données décident de ce qui tourne, où et à quel prix. Le décor est partagé, mais ses propriétaires se comptent sur les doigts de deux mains.

Le jour où l'on cesse d'en parler : comment une invention devient notre environnement — illustration 3

Le centre américain RAND a simulé un réseau électrique dans lequel des opérateurs automatisés prennent des décisions, en faisant varier un grand nombre de configurations. Résultat : la performance d'ensemble se dégrade à mesure que la proportion d'agents pilotés par IA augmente. Chacun optimise sa part, le système global vacille. Ce sont des simulations, pas un incident réel, et elles portent sur le réseau électrique américain : elles alertent sur un risque de coordination, elles ne prouvent rien sur les autres secteurs.

Les industriels retiennent de l'électricité l'image, jamais le cahier des charges.

Changer de fournisseur d'IA : le test du droit de sortie

Avec l'électricité, on peut changer de fournisseur, contester une hausse, exiger la continuité du service. Que reste-t-il de ces prérogatives quand l'IA sera intégrée à l'école, à l'hôpital, à la banque, à la voiture ? Un environnement dont on ne se passe plus est aussi celui dont on ne sort plus, et la sortie se paie en compétences perdues, en données captives, en temps de migration. Quiconque a déjà tenté de quitter une plateforme dont dépend son site ou son équipe connaît le prix.

Les réponses publiques actuelles ciblent surtout les usagers : limiter l'accès des plus jeunes, encadrer les écrans à l'école. Utile, mais cela laisse intacte la question de l'infrastructure elle-même : qui la possède, qui la contrôle, qui en répond.

Faire de l'IA un commun : ce que cela exigerait

L'IA doit devenir un commun, sans quoi elle sera un environnement sans comptes à rendre. Concrètement : une régulation qui impose transparence sur la consommation énergétique et obligations de service ; une interopérabilité réelle, pour que changer de modèle ne signifie pas tout reconstruire ; un droit de sortie garanti, avec récupération des données et des réglages ; et des capacités publiques de calcul et de modèles ouverts, pour qu'un service public d'IA existe aussi bien que le privé.

Pour qui bâtit un site ou choisit ses outils, cela se traduit simplement : préférer les formats ouverts, garder la main sur ses contenus, éviter de bâtir sur un seul fournisseur. On ne sait pas encore laquelle de ces règles s'imposera, ni à quelle vitesse. Mais le moment où l'IA sera devenue banale sera aussi celui où il sera trop tard pour les poser : c'est maintenant, tant qu'on en parle encore.

Partager